«J’ai toujours vécu parmi les chiens. J’étais donc prédisposé à en élever et à vivre parmi eux… Tout jeune, j’étais aussi en admiration devant mon père, qui était le premier en France dans son domaine, et je le suivais partout. Il m’a transmis sa passion pour les chiens d’arrêt… Entre mon père et moi, nous avons sorti près de 200 champions de travail…» 

Chez Patrick Morin, l’abord est à l’image de l’homme : direct, discret, franc et solide… On le perçoit d’emblée, ce Breton du Poher a de la densité et de la ténacité dans le sang ; mais aussi une profonde empathie envers les plus «petits» et les plus «faibles»…

Ici, à Callac, au cœur de son superbe chenil, parmi la centaine d’épagneuls bretons de son élevage au nom réputé – les Keranlouan – on le sent heureux ; et modestement fier… de la légitime fierté du travail accompli, de l’adversité surmontée, de la réussite enfin atteinte après un patient labeur, un long parcours à contre-courant, et bien des sacrifices consentis.

Et la passion de son métier emporte ce Breton naturellement taiseux dans un propos enthousiaste, rebondissant, argumenté et persuasif quand vous l’entraînez sur le terrain de sa vie : ses chiens et la méthode d’éducation qu’il a patiemment mise au point, hier moquée de la plupart, aujourd’hui reconnue par tous, les résultats ayant forcé respect et admiration.

Son objectif, et tout son travail, sont à la fois «simples» et extraordinairement complexes : faire de tout chien – même ceux naguère injustement réputés «tocards» – non pas un auxiliaire de chasse ou de vie, mais un ami, dont le plaisir sera de vous faire plaisir… et réciproquement ! C’est le secret des Keranlouan. Et leur renom.


Un épagneul breton entre landes et bois...
Intelligent et persévérant, ce "Breton" a conquis le cœur d'une multitude 
de chasseurs – et de non-chasseurs – à travers le monde, grâce à ses grandes capacités : "un maximum de qualités dans un minimum de volume".
Un épagneul breton entre landes et bois…
Intelligent et persévérant, ce “Breton” a conquis le cœur d’une multitude
de chasseurs – et de non-chasseurs – à travers le monde, grâce à ses grandes capacités : “un maximum de qualités dans un minimum de volume”.

Voudriez-vous vous présenter brièvement ?

«J’ai 63 ans, et je suis éleveur d’épagneuls bretons à Callac de Bretagne, capitale mondiale de ce chien… Mon élevage s’appelle «l’élevage de Keranlouan».

Mon père est né à Brest, ma mère à Oloron-Sainte-Marie dans les Pyrénées-Atlantiques. Inspecteur d’enregistrement des chiens de race, mon père, Guy Morin, s’est intéressé à l’épagneul breton et a monté son élevage, construisant son «origine». Il a laissé son métier après 20 ans d’exercice et il a été l’un des premiers éleveurs professionnels à vivre de son activité à l’époque.

J’ai créé mon propre élevage professionnel en 1986, après avoir travaillé auprès de mon père jusqu’à l’âge de 30 ans. Mais j’élevais mes propres chiens et avais déjà remporté des concours bien avant cela.

Je suis marié. Ma femme est infirmière. Nous avons deux filles et trois petits-fils.

Je suis un peu chasseur, mais mon élevage me mobilise sept jours sur sept, et ce qui m’intéresse le plus, c’est de peaufiner le système d’éducation que j’ai élaboré, de le faire valoir, afin de contribuer à l’épanouissement des chiens et des maîtres… Ma passion est là !»

Votre père – Guy Morin – a été l’un des principaux artisans de l’amélioration et de la promotion de la race des épagneuls bretons. Voudriez-vous évoquer quelle a été son «œuvre» en ce domaine ?

«Il avait remarqué que si l’épagneul breton était un petit chien polyvalent et communicatif, adapté à tous les modes de chasse – comme à la vie domestique – il avait deux petits défauts : il manquait un peu de puissance de «nez», et il était orgueilleux. Il avait horreur qu’on lui prenne l’aboutissement de son travail quand il était à l’arrêt, si bien que deux épagneuls chassant ensemble voulaient chacun garder la proie pour lui, avaient tendance à se jalouser, et à faire voler le gibier… Il lui manquait l’instinct du respect du patron !

Mon père a donc très judicieusement apporté ces deux éléments dans les gènes de l’épagneul breton, en introduisant du sang de setter lemon, étant parrainé dans cette action d’amélioration de la race par le président de la Société Centrale canine et du Club de l’Epagneul breton, Gaston Pourchain.

Le premier chien connu qui a eu ces qualités dans ses gènes, et qui les a transmises, c’était Tintin de Keranlouan, premier champion d’Europe, en 1976 en Espagne, je crois… Il avait 75% de breton et 25% de setter.

Mon père a donc laissé la trace de son travail de sélection chez tous les éleveurs d’épagneuls bretons, dans toutes les «origines» d’aujourd’hui, dans le monde entier… En trente ans, il a élevé une cinquantaine de champions de travail, et remporté un nombre impressionnant de championnats…»

Et vous-même, comment en êtes-vous venu à consacrer votre vie à ce chien réputé ?

«J’ai toujours vécu parmi les chiens. J’étais donc prédisposé à en élever et à vivre parmi eux… Tout jeune, j’étais aussi en admiration devant mon père, qui était le premier en France dans son domaine, et je le suivais partout. Il m’a transmis sa passion pour les chiens d’arrêt.

Puis à l’âge de 12 ans, j’ai commencé  à me poser quelques questions… Mon père avait une vivacité d’esprit et une facilité d’élocution extraordinaires, et il dressait ses chiens à la force de sa voix, et de ses poignets. Les chiens le respectaient et le craignaient…

Une scène m’a un jour frappé et fait réfléchir: un des chiens criait et mon père s’est rué vers le chenil en criant pour le faire taire. Mais les 59 autres chiens, qui n’avaient rien fait, n’ont pas compris son intervention. Moi non plus: les chiens qui n’avaient pas crié s’étaient sentis réprimandés sans comprendre…

Et j’ai remarqué que les chiens un peu plus sensibles, plus observateurs, développaient, au fil des interventions de ce genre, un instinct de retrait, de recul. Ils étaient dépersonnalisés et quand mon père les prenait pour les éduquer, ces chiens-là étaient en quelque sorte paralysés par la peur et n’étaient plus alors qu’à 10 ou 15% de leurs capacités réelles !

Cela a été un tournant dans ma carrière. Je me suis mis à m’occuper de ces chiens en échec parce que sensibles aux facteurs extérieurs, qui se trouvaient relégués dans les derniers boxes, considérés comme des «bons à rien», des «tocards» parce qu’ils ne s’exprimaient pas bien dans l’action de chasse, ne marquaient pas l’arrêt…

Dès mon retour de l’école, je lançais mon sac dans le hall de la maison et je courais les caresser, les mettre en confiance, puis je les sortais… Et je parvenais à leur faire faire ce que je voulais, parce qu’ils avaient confiance en moi. Ce n’étaient pas des chiens inintelligents, mais plus sensibles, plus communicatifs…

Puis un jour, alors que je courais vers les boxes de mes petits protégés, je n’en ai vu aucun venir sauter aux grillages pour m’accueillir, comme ils le faisaient d’habitude quand j’arrivais à 20 ou 30 mètres.

Les boxes étaient vides. J’ai eu un haut-le-cœur. Je suis allé voir mon père, qui m’a dit qu’il s’était séparé des «tocards»…

J’ai fait une dépression… J’en suis sorti un matin de printemps, deux mois plus tard, en voyant un petit chiot sortir d’une des « maternités » et se mettre à essayer d’attraper les gouttelettes de rosée sur l’herbe. Après  avoir fait cinq ou six pas, il était déjà trempé. Je l’ai pris dans mes bras pour le sécher. Et ça a été le déclic. J’ai pris à ce moment-là la décision – comme si je tapais du poing sur la table : je passerai toute ma vie à m’occuper des « tocards » ! C’est ce que je fais encore aujourd’hui, après avoir mis au point mon système d’éducation, et avec les animations que je fais un peu partout – comme au salon de l’agriculture, par exemple – pour expliquer qu’il y a toujours dans une portée un ou deux de ces chiens «en retrait», qui ne sont pas des «tocards» !…»

Les débuts furent-ils faciles pour le fils d’éleveur connu, que vous étiez ? Le chemin était-il tout tracé ?

«Mes parents ne m’ont pas poussé à faire des études. J’étais dyslexique. J’ai donc quitté l’école pour travailler avec mon père, ce que j’ai fait pendant quinze ans.

J’avais déjà à l’époque mes propres chiens, et en présentais à des concours. Je suis arrivé très vite au niveau national… Mais c’est en 1986, à l’âge de trente ans, que j’ai créé mon propre élevage. Cela n’a pas été facile, car ayant eu le statut d’aide familial pendant quinze ans, les banques n’étaient pas disposées à m’accorder des prêts. Heureusement, mon épouse travaillait depuis plusieurs années comme infirmière à domicile et a pu m’aider pour m’installer à mon compte…

Ensuite, j’ai travaillé, travaillé, travaillé… J’ai gagné beaucoup de concours, et me suis fait un nom».

Parmi les nombreux champions que vous avez fait naître et éduqués, et parmi les multiples titres que vous avez remportés avec eux, en est-il dont vous gardez un souvenir tout particulier, ou dont vous êtes particulièrement fier ?

«Pour les chiens, c’est l’un des premiers : Polder, que Francis Bouygues m’avait acheté. Un chien d’une très grande personnalité, qui a gagné le championnat de France avant même le dernier concours tellement il avait accumulé de points dans les précédents : le deuxième n’avait pas assez de points pour le rattraper !

Ce jour-là, tout le monde me félicitait, et me disait déjà de «payer l’apéro»… Le dernier concours avait lieu l’après-midi, après le repas, qui fut un peu arrosé. Sans être ivre, j’étais «un peu chaud» au moment de lancer Polder pour ce concours final, auquel assistait beaucoup de monde… Et Polder, qui tournait d’ordinaire tout seul, tel un vrai métronome, a fait une fugue après avoir réalisé trois arrêts, et n’est revenu qu’au bout d’une heure. Jamais il n’avait fait rien de semblable!…

En fait, il avait perçu que je n’étais pas dans mon état normal… Il avait perçu un dérangement malsain, et m’a fait comprendre, en partant, que mon attitude n’était pas bonne!»

Combien de titres avez-vous gagnés ?

«Comme point de repère, je pourrais vous dire qu’entre mon père et moi, nous avons sorti près de 200 champions de travail… 

J’ai cette année encore un chien champion d’Europe, et il se pourrait bien qu’il soit même champion du monde, le championnat ayant lieu en Andalousie, avec des concurrents argentins… J’avais déjà gagné des concours avec ce chien en 2014. Il a ensuite été acheté par un Italien, a été sélectionné dans l’équipe d’Italie, et a gagné à nouveau…»

Pourquoi et comment l’épagneul breton, ce petit chien du Centre-Bretagne, en est-il venu à connaître une telle notoriété internationale ? Cela tient-il à ses qualités intrinsèques, à une histoire particulière ?

«C’est dû à sa polyvalence. Tous les modes de chasse lui conviennent. Il est aussi bon à l’arrêt qu’au rapport, dans tous les biotopes, au bois, au marais, dans les cultures à gibier…

On le dit souvent: l’épagneul breton, c’est un maximum de qualités dans un minimum de volume!»

Quelles sont ses qualités spécifiques ; celles qui le démarquent d’autres grandes races de chiens de chasse ?

«L’épagneul breton n’est pas meilleur que les meilleurs autres chiens de chasse, mais il met vraiment ses qualités au service de l’homme. D’autres races ont de très grandes qualités, mais donnent des chiens qui sont assez personnels, assez égoïstes, tandis que l’épagneul breton, bien qu’un peu jaloux, n’est pas égoïste.

Il est très communicatif, gentil, veut faire plaisir à son maître. C’est la raison pour laquelle il attire la sympathie d’un maximum de gens.

Sur le terrain, il quadrille bien le territoire. D’autres chiens vont bien plus loin que lui, et peuvent être plus spectaculaires dans leur quête, mais il est très efficace dans le carré de territoire qu’il prospecte, dans les situations de chasse où il se trouve. Il y rayonne en harmonie avec son maître, sans chercher à aller découvrir un autre territoire en laissant celui-ci derrière lui… C’est sa particularité.»

On le trouve très souvent comme «simple» compagnon de non-chasseurs… A-t-il des capacités d’adaptation qui font aussi de lui un bon chien de compagnie ?

«Oui, il est aussi polyvalent en vie domestique qu’à la chasse. Pratiquement neuf sur dix des clients qui m’achètent un chien pour la chasse le font vivre avec eux dans la maison. Et ces chiens, qui sont alors encore plus communicatifs et polyvalents, n’en deviennent que meilleurs à la chasse, parce que le «courant» passe encore mieux entre le chien et son maître, et que la volonté qu’a l’un de faire plaisir à l’autre n’a alors plus de limite…

C’est un chien très observateur, qui arrive vraiment à partager les joies et les peines de son maître. Et c’est ce qui est le plus touchant chez ce chien!»

Outre l’épagneul breton, aimez-vous d’autres races canines ? En «dressez-vous»?

«Oui, des setters et des labradors en particulier. Mais je m’intéresse à tous les chiens, quelle que soit la race, le mode d’utilisation qu’on puisse en avoir, y compris aux chiens de compagnie…

Tout chien que l’on fait naître, qu’on achète ou adopte est digne d’intérêt. C’est un crime que de ne pas s’intéresser au chien que l’on a produit. Je fais la guerre à ce genre de situations ; malheureusement il existe encore des gens qui produisent et élèvent des chiens comme des objets, pour obtenir un titre, une élite, sans s’occuper des autres, jugés inférieurs…»

Callac est le berceau historique de l’épagneul breton… Ce territoire demeure-t-il le haut-lieu emblématique de la race, et sa terre d’élevage privilégiée ?

«Callac et ses environs sont le berceau, la source, le moule de construction de l’épagneul breton.

On vient du monde entier à Callac quand on veut retrouver des chiens de sélection. J’ai des clients qui viennent de partout: de Russie, des Etats-Unis, du Japon… Tous viennent un jour se ressourcer à Callac, chez moi ou chez mes voisins et collègues éleveurs, Marc Joncour et Serge Lavenant, avec qui nous vivons en bonne intelligence, et nous nous rendons service les uns aux autres. Nous sommes trois éleveurs professionnels à Callac.

Il existe depuis 2007 un musée de l’épagneul breton à Callac.»

Être éleveur ne doit pas toujours être une sinécure… Quelles difficultés particulières le métier recèle-t-il et, à l’inverse, quels avantages peut-il présenter ?

«C’est un travail passionnant. Un travail de découverte où j’en apprends moi-même tous les jours. Un travail d’observation, parce que chaque chien réagit un peu différemment dans une même situation…  Il faut savoir encourager, soutenir, donner confiance au chien qui s’est trouvé en situation d’échec, souvent sans que ce soit de sa faute, par manque de chance, à cause d’une expérience malheureuse. Il faut l’aider à «remonter la pente»…

L’exigence de ce métier, c’est que je dois être au travail sept jours sur sept. Mes employés sont aux 35 heures, mais pas moi. Et il y a une centaine de chiens dont il faut s’occuper tous les jours.

Le dimanche, je passe trois ou quatre heures dans le chenil, plus deux ou trois heures de travail au bureau…

Mes loisirs, ce sont les animations que je fais à l’extérieur. Mais je ne sais pas si l’on peut considérer cela comme des vacances!…»

Vous avez connu des moments spécialement durs en étant victime de vols de vos reproducteurs très titrés… Comment avez-vous vécu ces actes odieux ? Ne vous a-t-il pas été difficile de «remonter» l’élevage après ces durs préjudices ?

«Ces moments-là ont été effectivement très difficiles !…

J’avais deux solutions : tout arrêter – j’avais 60 ans… –  ou repartir à fond. Il ne pouvait pas y avoir de demi-mesure.

J’ai décidé de repartir, et j’ai donc dû investir dans des systèmes de surveillance, embaucher des employés pour que quelqu’un soit en permanence sur l’élevage, y compris de nuit… Il a fallu «foncer»  pour dégager de la trésorerie. Et c’est toujours le cas aujourd’hui…

Mais à 63 ans, après avoir «mangé» pendant des années du froid, de la pluie, de la boue, sans reconnaissance, je n’ai pas envie d’arrêter. Je prie donc le Seigneur de me donner la santé pour continuer!»

Les épagneuls bretons de «Keranlouan» sont mondialement connus des amateurs de chiens d’arrêt, et au-delà dans l’univers de la chasse… Qu’est-ce qu’un Keranlouan ?

«Pour moi, un Keranlouan est un épagneul breton qui a une bonne origine; et grâce au travail du Club de l’Epagneul Breton, qui fait bien son métier, les chiens ont aujourd’hui une bonne origine…

Mais un Keranlouan n’a pas que cela. C’est un mélange de caractères. Je construis un Keranlouan en étudiant le caractère du père et de la mère. Car je l’ai dit et redit depuis 40 ans, souvent en «prêchant dans le désert», un chien est le produit des caractères de son père et de sa mère, qui ne s’ajoutent pas mais se multiplient en une génération. Si vous avez une chienne un peu nerveuse ou un peu timide, et que vous l’accouplez à un chien un peu nerveux ou un peu timide, vous aurez des chiens dix fois plus nerveux ou timides…

Puis vient l’éducation de base, qui est essentielle, et qui n’est jamais aussi bien faite que si elle est faite au bon moment, en sachant la faire et en prenant le temps de bien la faire. C’est comme pour l‘apprentissage d’une langue étrangère, du ski ou de la bicyclette… Que l’on maîtrise d’autant mieux qu’on l’a appris en bas âge.

L’ouverture psychologique de l’animal en bas âge est le plus important. Un Keranlouan se construit donc avec 30% pour les origines, 30% pour le caractère, et 40% pour l’initiation de base… C’est ce qui fait la force des Keranlouan. 

J’ai l’habitude de dire: «Les Keranlouan ne sont pas meilleurs que les autres, mais ils ne sont pas moins bons que les meilleurs!» Quand un connaisseur voit un Keranlouan, il le reconnaît où qu’il soit dans le monde.

Sa particularité est d’être à 90% au service de son maître, parce que celui-ci est son copain.»

«Regard d’Espérance» vous avait interviewé en février 1992… En quelque 27 ans, quelles évolutions votre élevage a-t-il connues ?

«Une très grande évolution, dont je suis très fier !

J’avais à un moment beaucoup de chiens adultes, que je plaçais quand ils arrivaient à l’âge de deux ans environ. Mais à cet âge, les chiens sont amoureux de la vie qu’ils ont connue, et de moi, leur maître… Les faire adopter par un autre maître est plus difficile car leur caractère est déjà formé. Aussi, durant les premiers mois de sa nouvelle vie, ne va-t-il très souvent tourner qu’à 10 ou 15% de ses capacités, et ne pas toujours parvenir à séduire son nouveau maître…

Je me suis donc lancé, il y a plusieurs années, dans un travail  à long terme pour rajeunir mon cheptel, et faire adopter mes chiens le plus tôt possible, afin qu’ils fassent corps avec leur nouvel environnement, leur nouveau mode de vie, le plus jeune possible.

J’ai eu jusqu’à 70 chiens de plus d’un an, et même une centaine à un moment, ce qui représentait un énorme travail, car il fallait les faire travailler. J’ai aujourd’hui 6 à 7 fois moins de chiens adultes.

Pour parvenir à ce résultat, j’ai construit au fil des années une technique d’éducation, basée sur une longue observation des comportements des chiens face aux biotopes, aux conditions atmosphériques (etc.), et sur l’éveil précoce de leurs qualités naturelles de base, transmises par leurs parents…

En les mettant au service de l’homme de plus en plus tôt, grâce à cette technique d’éducation, ils arrivent à être performants plus jeunes.

J’observe beaucoup les animaux dans la nature. Or, les petits renards, par exemple, sont capables de  chasser dès l’âge de 3 ou 4 mois, en ayant suivi leur mère… Pourquoi mes Keranlouan ne le seraient-ils pas ?! En fait, ils le sont si l’on pratique un éveil précoce de leurs qualités naturelles. A trois mois, ils savent tout faire à la base, ne sont rebutés dans aucune discipline, et ont une marge de progression énorme…

D’autre part, je suis l’un des rares éleveurs – certains disent le seul – à libérer ses reproducteurs à l’âge de six ans, afin qu’ils puissent connaître chez un maître une belle vie domestique, et s’épanouir à la chasse avec lui. Je vise cinq ans, mais c’est difficile pour l’heure, car mon élevage doit être rentable. J’ai des employés à rémunérer: deux personnes en CDI à temps plein, et deux à mi-temps…

Mais aujourd’hui, avec mon équipe bien structurée, formée de gens très compétents, nous avons encore franchi un palier.»

Vous avez écrit un livre, intitulé «Le secret des Keranlouan» et publié fin 2015, consacré à votre conception de l’éducation du chien d’arrêt, et à la méthode inédite de «dressage» que vous avez mise au point au fil des années… Quel constat de base vous a amené à élaborer cette manière de faire ?

«Toujours ce constat qu’il n’y a pas de «tocard»… Et de la même manière que l’on peut aider un enfant en échec scolaire à surmonter celui-ci en l’épaulant, en le mettant en confiance, en faisant ressortir ses qualités, on peut amener tout chien à devenir un bon chasseur.

Mais il faut d’une part savoir discerner ses qualités naturelles de base, transmises par ses parents, et d’autre part établir et développer une «base de connexion» importante avec lui. C’est ma passion.

Or, la seule personne au monde capable de faire un bon mélange de caractères avec un mâle et une femelle, c’est celui qui a connu l’un et l’autre avant toute influence humaine, à l’état vierge. Je ne peux pas vous dire si le champion du monde 2014 donnera de bons sujets en le croisant avec la championne du monde 2015, parce que leur éducation et leur passion de chasse ont colmaté leurs brèches psychologiques bien avant l’âge de trois ans…

Pour établir la «base de connexion» avec le chien, il faut dès son plus jeune âge construire le lien de confiance. Que le chiot sente la chaleur de vos mains, de votre corps, ait avec vous la sensation qu’il avait tout petit en se serrant contre le corps de sa mère, qu’il ressente la chaleur et l’affection…

C’est ce que je demande de faire aux gens qui viennent me prendre un chien, tout comme je l’ai fait avec ce chiot avant eux: ils le prennent, le cajolent, créent un «courant» avec lui. Puis, ils s’éloignent de 10-15 mètres, et recommencent. Rapidement le chien se dit que cette personne-là fait comme Patrick…

Ces gens ont déjà lu mon livre – il est édité en cinq langues – et adhèrent à ma méthode. Je les laisse aller avec le jeune chien dans les bois, en faisant comme si je n’étais pas là. Ensuite, ayant observé le comportement du chien et de son maître, je peux donner des conseils précis, adaptés… La personne est prête à prendre le relais.»

Considérez-vous aujourd’hui que ses résultats sont probants à une échelle suffisamment grande pour la préconiser ?

«Totalement. Elle est reconnue par la Société Centrale canine, par le Comice agricole… Et par la plupart de mes collègues.

Mais j’ai «prêché dans le désert» pendant des décennies! Quand je l’ai mise au point, dans le milieu des années 1980, tous les dresseurs utilisaient des méthodes un peu «militaires». J’allais à contre-courant, en essayant de suivre un cours plus naturel de l’éducation, et l’on se moquait de moi. Personne ne voulait me prendre au sérieux…

Puis, dans les années 1990, ils ont commencé à rire jaune, parce que j’étais premier en France dans les concours de travail; et en 2000, premier au niveau mondial…

Alors, tous ceux qui me prenaient pour un marginal, sont venus vers moi. Et ils me disent aujourd’hui qu’ils travaillent comme moi ! Ce dont je doute fort… Reste que je me trouve invité partout, et que des gens viennent du monde entier se «ressourcer» chez moi !

J’avais tout récemment un chien que j’avais vendu à trois mois, et que son maître me ramenait parce qu’il «ne chassait pas»… J’ai fait avec ce jeune chien une démonstration qui a enchanté ce monsieur. Et en 13 jours, j’ai redonné à ce chien le goût à chasser. En fait, il suffisait de comprendre le problème : il avait chassé aux côtés d’un autre chien qui le dominait totalement, et n’a plus eu envie de chasser, de refaire surface…

J’ai fait revivre à ce chien des moments que je fais vivre à mes jeunes de trois mois, puis remonter une à une les marches, à partir des «bases de connexion» dont nous avons parlé, et en treize jours, il est passé de 5 % de ses capacités à 60%. Son maître n’en revenait pas. C’était ensuite à lui de continuer le travail dans ce sens. Sinon, l’animal serait resté en échec toute sa vie…»

«Un chasseur sans son chien…» est-il handicapé ? 

«Un chasseur sans son chien est un mauvais chasseur… Du moins, il se prive du plaisir qu’il y a à travailler en complicité avec le chien, qui est à mon sens le plus grand plaisir de la chasse. Autant aller tirer des plateaux d’argile de ball-trap !

Chasser avec le chien, c’est «travailler» et respecter le gibier. C’est une chasse noble…»

La chasse est aujourd’hui controversée, parfois vilipendée… Le nombre de ses pratiquants diminue… Quel avenir lui voyez-vous ?

«Je pense que l’avenir est à une nouvelle éthique de la chasse, à une politique de la chasse moins axée sur le prélèvement du gibier que sur le «travail» du chasseur avec son chien. Il existe déjà des clubs de chasse qui pratiquent cela, et fonctionnent très bien…»

Quels conseils donneriez-vous à qui souhaite acquérir un chiot, pour la chasse, et au-delà, pour avoir un compagnon, un «ami à quatre pattes»?

«Conseiller de lire mon livre serait un peu prétentieux !… Mais disons alors qu’il faut essayer de connaître le «mode d’emploi» avant de prendre un chien. Déjà, avant d’acheter une voiture, on apprend à conduire et on passe le permis… La personne qui va acheter un chien, qui est un être vivant, qui a sa psychologie, doit s’imprégner d’un système d’éducation.

Et si cette personne acquiert un chien qui a reçu une éducation de base, qui a été formé, elle doit se mettre en capacité de prendre le relais…»

Seriez-vous d’accord avec Lord Byron qui, parlant de ses chiens – en particulier de son Terre-Neuve – concluait que si des êtres humains l’avaient trompé et déçu, ses chiens lui avaient toujours été fidèles en amitié : «Dans la vie, le plus sûr des amis, le premier à vous accueillir, le premier à vous défendre, celui dont le cœur honnête appartient pour toujours à son maître, qui travaille, se bat, vit et respire pour lui tout seul.»

«Je pense que le chien est toujours prêt à faire un effort pour aller vers l’homme. Il est très fidèle et très sensible. D’année en année, plus je vis et travaille avec des chiens, plus ils me surprennent dans leurs capacités, et plus j’ai du mal à cerner leurs limites dans ce domaine ! 

L’intelligence et les qualités du chien sont élastiques. On voit des chiots, qui seraient catalogués inintelligents, progresser de façon incroyable à force de travail. Le volume de leurs capacités grandit quand on donne à ces chiens soi-disant incapables une bonne base de connexion, une bonne assise…»

Un reportage soulignait récemment l’aide considérable apportée à une personne épileptique par son chien golden retriever, capable de la prévenir, grâce à son odorat très fin, de la survenue d’une crise d’épilepsie… Qu’en pensez-vous ?

«C’est surprenant, mais cela ne m’étonne pas car, comme je viens de le dire, on ne connaît pas tout ce que les chiens sont capables de faire.

J’ai un chien qui avait été perdu à un endroit de Paris et qui a traversé la moitié de la ville pour revenir chez lui : des routes, des rues, des quartiers… On comprend qu’un chien puisse s’y retrouver dans la nature, mais en pleine ville, dans des endroits où il n’est jamais allé… C’est incroyable et ça m’interpelle !»

Cette dame révélait également que ce chien, spécialement dressé, va lui chercher sa trousse de médicaments, lui attrape des produits placés trop bas au supermarché, ramasse ses lunettes, l’aide à enfiler ses chaussettes… Jusqu’où des chiens éduqués peuvent-ils aller dans les services rendus ? Auriez-vous quelque anecdote à raconter en ce domaine ?

«J’ai raconté cette fois où, en plein concours, mon chien Polder s’était enfui parce qu’il avait bien vu que je n’étais pas dans mon état normal, mais dans un dérangement malsain…

Mais quatre ans après, une autre expérience semblable m’a bouleversé : je devais participer à un concours, et j’étais malade, avec 41°C de fièvre. Je n’avais pas dormi de la nuit, je transpirais… J’étais comme un zombie. J’avais 16 chiens dans la voiture, dont 7 devaient concourir…

Je voulais abandonner, mais mon copain Joncour m’a poussé à y aller. Je ne tenais pas debout, ne voyais même pas clair tellement j’étais malade…

Je sors quand même un chien… Il est classé ! Un deuxième : classé ! Puis trois, puis quatre…

Suite des épreuves, l’après-midi ! Mon état avait encore empiré. J’étais vraiment «dans les nuages». Je lâche un chien et je pars sur la gauche… 

Le juge me dit : «Où tu vas, Patrick ?…»

«Je vais chercher mon chien !…»

«Mais il est là, à droite…»

Il était à 15 mètres de moi, et je ne le voyais même pas. Je le rejoins, le fais avancer; le gibier part. Le tireur l’abat…

J’entends quelqu’un me dire : «Dis à ton chien de rapporter !…»

Je dis : «Rapporte !» Le chien rapporte le gibier…

Et ainsi de suite. J’ai classé mes sept chiens, dont deux sélectionnés pour la finale. Et j’ai gagné cette finale internationale, le soir, en étant malade comme je l’étais !

J’en ai conclu que ces chiens, qui étaient mes amis, avaient compris que j’étais dans un état anormal, mais naturel. Ils se sont donnés à fond pour me réconforter, m’aider, parce qu’ils voyaient que j’étais en difficulté. C’est incroyable: ils ont fait la différence entre la première fois, anormale, et cette fois-là !»

Quels risques guettent le chien dans la nature : vipères,  autres animaux… Est-il exposé ? Comment l’en préserver ?

«Les zones les plus dangereuses pour un chien sont celles qui sont totalement dépourvues d’obstacles, comme les espaces artificialisés, les espaces goudronnés, les parkings, les routes… Le chien est grisé dans ces espaces libres d’obstacles naturels et va se mettre à foncer là-dessus. Ce sont des zones de glissades, de chutes, de collisions… C’est le plus gros problème.

Dans une zone naturelle, il est obligé de ralentir pour franchir des obstacles, et pour découvrir ce qui est derrière l’obstacle, derrière la végétation. Il va être attentif, prudent, concentré. Alors que l’espace dégagé l’invite à courir sans prudence…

Dans les séances d’éducation, je mène un chiot vers un obstacle naturel ou artificiel – comme un grillage, un mur – pour le calmer, l’obliger à ralentir afin de le rendre réceptif, parce qu’il va utiliser son instinct d’observation et de réflexion – il va passer d’une course à 30 km/h à une marche à 3 km/h.

Les morsures de vipère, oui, cela peut arriver. Mais j’ai eu un seul chien de mordu dans ma carrière d’éleveur, et j’en ai eu 5000 à passer entre mes mains, dans les champs, les bois… La route est bien plus dangereuse !»

Quelles précautions faut-il particulièrement prendre avec des enfants ?

«Il faut éviter que les enfants crient en présence du chiot, du chien, qu’ils s’excitent et se mettent à l’exciter, à chahuter, courir dans tous les sens, ce que le chien va faire avec eux… Et c’est là que l’accident peut arriver, pour l’enfant ou pour le chien…

En présence du chiot, un enfant doit être calme. Il doit comprendre, apprendre que le chiot n’est pas une peluche, un objet, et qu’il doit le respecter.

Je préconise aussi, quand un chiot de trois mois arrive dans une maison où vivent des enfants, de lui tailler délicatement le bout des griffes des pattes avant, qui sont très aiguës et peuvent blesser facilement. Cela ne lui fera aucun mal.»

Votre métier vous a amené à rester vivre à la campagne, en Centre-Bretagne… Quelles réflexions ou sentiments vous laisse ce choix de vie ?

«Si j’avais une deuxième vie, je recommencerais la même chose.»