Il était l’homme le plus redouté de l’école, la terreur de tous. Tous les élèves de Cheshire Academy craignaient le responsable de la discipline de cet internat du Connecticut qui accueillait beaucoup d’élèves venant de familles confrontées à divers problèmes. 

Dans son discours lors de la cérémonie d’accueil, cet homme athlétique – ancien joueur de football américain – insista lourdement sur les sanctions encourues par d’éventuels contrevenants au règlement strict de cet institut réputé pour sa sévérité.

Parmi les élèves qui écoutaient ce discours d’ouverture de l’année scolaire 1957/1958, se trouvait un garçon de 14 ans, Peter Spelke, originaire de la ville de Stamford. C’était sa première année dans cet institut, et comme les autres élèves, il comprit que moins il aurait affaire à cet homme redoutable, mieux cela vaudrait.

Comme ses camarades, dans un silence total, il écouta le message bref et clair, se demandant comment il allait pouvoir réussir à éviter le contact avec ce surveillant impressionnant, puis, tout à fait à la fin du discours, il entendit une courte phrase, prononcée sur un tout autre ton : «Si vous avez un problème, quel qu’il soit, ma porte est toujours ouverte.»

Et finalement, ce fut cette courte phrase qui s’imprégna dans l’esprit du jeune adolescent. 

Echec scolaire total ! 

Peter avait été envoyé dans cette école parce que dans sa famille tout allait mal. Il avait de gros problèmes. Sa mère était alcoolique, et comme elle n’arrivait plus à s’occuper du foyer, les parents avaient fini par divorcer.

Dans un premier temps, le jeune Peter était resté avec sa mère, et il s’en occupait avec beaucoup d’affection, pratiquement comme d’un bébé. Mais cette tâche l’absorba tellement qu’il n’arrivait plus à faire son travail scolaire correctement, et les problèmes familiaux finirent par le déstabiliser complètement. Conséquence : arrivé en première année du secondaire, il échoua dans toutes les matières à l’école. Son père dut alors intervenir, et en accord avec les responsables de son école, on décida de le mettre dans cet institut spécialisé, qui avait une bonne réputation pour s’occuper de jeunes en difficulté, dans un cadre strict mais aussi avec une grande ouverture, notamment au monde du sport.

Surtout, espéraient-ils, l’éloignement de sa mère pourrait lui permettre de retrouver l’équilibre nécessaire pour réussir ses études.

Mais la séparation d’avec sa mère ne pouvait pas, à elle seule, éliminer les soucis du garçon. Le problème restait entier. Sa mère sombrait davantage encore depuis qu’il était parti, et plus l’année scolaire avançait, plus ce fardeau devenait lourd à porter. S’il n’y avait plus de contact direct, il restait le contact téléphonique, et sa mère ne s’en privait pas. Et à chaque appel, elle le suppliait de revenir à la maison, lui promettant qu’alors elle cesserait de boire et qu’ils pourraient partir ensemble en vacances, et autres promesses semblables.

Il se sentait coupable d’avoir abandonné sa mère qu’il aimait, il avait honte de son comportement, chaque appel le bouleversait.

Accablé jour et nuit

Jour et nuit, il était accablé, ne sachant plus quoi faire. Mais chaque fois qu’il se sentait totalement écrasé par ce fardeau, de façon curieuse, la courte phrase par laquelle le responsable de la discipline avait terminé son discours musclé en début d’année, revenait à son esprit : «Si vous avez un problème, quel qu’il soit, ma porte est toujours ouverte.» 

Et un jour, pendant un cours d’anglais, il ne put plus se retenir. Sentant ses yeux se remplir de larmes, il demanda à l’enseignant l’autorisation de sortir. 

Et à la question du professeur qui désirait savoir pour quelle raison il voulait partir, il balbutia qu’il souhaitait aller voir le surveillant.

Tout le monde lui jeta un regard stupéfait se demandant quelle bêtise il avait bien pu commettre pour vouloir rencontrer cet homme redouté. 

«Qu’est-ce que tu as fait Peter ? Je peux peut-être t’aider ?» suggéra gentiment l’enseignant.

Déclinant cette offre, il quitta la classe d’un pas décidé et se dirigea vers la porte du bureau du surveillant, redoutant la rencontre, tremblant à la seule pensée de se trouver seul devant cet homme, mais avec les paroles de ce dernier toujours résonnant dans sa tête : «ma porte est toujours ouverte…»

C’était la seule chose qui comptait pour lui en ce moment de détresse.

En un instant, les nuages se dissipèrent

Devant la porte, quelques élèves, sans doute convoqués, faisaient déjà la queue. 

Lorsque son tour arriva, il fut accueilli par une question brève, lancée sur un ton bourru :

«Qu’est-ce qui vous amène ?»

«A la cérémonie d’accueil, vous avez dit que votre porte était toujours  ouverte si on avait un problème», répondit-il, en baissant la tête.

Et en quelques mots, il réussit, en balbutiant, à expliquer que sa mère était alcoolique, qu’elle lui téléphonait souvent quand elle était ivre, qu’elle voulait qu’il quitte l’école pour revenir à la maison, et qu’il ne savait plus quoi faire, puis il fondit en larmes, enfouissant sa tête entre ses jambes. 

Alors, comme il le raconte lui-même dans un bref témoignage publié dans un recueil de récits semblables : «Chicken Soup for the Soul», quelque chose changea comme par miracle. Cet homme d’apparence dure et peu amène se leva lentement de son fauteuil, fit le tour de son bureau, posa sa main sur l’épaule du garçon et lui dit tout doucement :

«Mon gars, je sais ce que tu ressens. Vois-tu, je suis moi-même un ancien alcoolique. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider et aider ta mère. Dès aujourd’hui, je vais demander à mes amis des Alcooliques Anonymes d’entrer en contact avec elle.»

Quelques paroles toutes simples, mais pleines de compassion, et pour Peter, ce fut comme un miracle, comme un exaucement de prière.  

«En cet instant, raconte-t-il, les nuages se dissipèrent dans mon esprit. Je sus que les choses s’arrangeraient et ma peur disparut… Pour la première fois de ma vie, les mots “foi, espoir et amour” prirent tout leur sens. Je pouvais les voir, les sentir. J’étais rempli de foi, d’espoir et d’amour pour tous ceux qui m’entouraient. L’homme le plus redouté du campus devint mon ami secret, et je m’entretenais avec lui régulièrement, une fois par semaine… J’avais crié à l’aide dans un moment de détresse… et il m’avait secouru.» 


Paysage du Connecticut…