«Mais, où va-t-on ?»

la question révélait le désarroi de cette femme d’un certain âge que je ne connaissais «que de vue» et qui ce matin-là m’aborda…

Manifestement la situation de notre pays, et ses répercussions jusque dans les petites villes et bourgades, l’inquiétaient…

«Où va-t-on ?»

C’est une exclamation – plus qu’une question – que l’on entend de plus en plus, avec parfois quelques commentaires lourds de sens sur l’état de notre société et sur ceux qui ont reçu – du peuple – la charge de gouverner et d’administrer !

Ce déferlement, en effet, d’informations, de méfaits, de rumeurs en tous genres, de fausses nouvelles, est plus qu’attristant… 

Comme une litanie, semaine après semaine s’égrènent les : «…détournements de fonds, vols, escroquerie, abus de toutes sortes… enquêtes, mises en examen, jugements, condamnations… scandales, mensonge et dissimulation…»

Il semblerait que l’adage «Gouverner c’est prévoir» pourrait presque être parodié ainsi : 

«Gouverner c’est mentir».

Certes, à toutes les époques hélas, les puissants et leurs cohortes de subordonnés et alliés ont usé du mensonge et de la tromperie… à de rares exceptions près – mais il y en eut, et il en existe aujourd’hui ! Nous en connaissons plusieurs dont la probité et le dévouement sont évidents : c’est pourquoi l’expression de rejet définitif : «tous pourris» n’est pas exacte et peut se révéler infamante et décourageante pour ceux qui veillent sur leur conduite et leur mission.

Cependant depuis quelques décennies, dans notre pays, le mal n’a fait qu’empirer, à tel point que les citoyens désabusés, désillusionnés et irrités, n’accordent plus guère foi aux déclarations «autorisées» ou autres !

Le grand déficit de véritable démocratie dans notre République en est en partie la cause, avec ce pouvoir centralisé et vertical à l’extrême, qui, par la Constitution et ses interprétations, donne à un seul homme une domination que d’aucuns qualifient de monarchique et d’autres d’hégémonie quasi dictatoriale – il n’existe pas en France d’«Impeachment» tel que l’établit la Constitution américaine et l’absence de véritable contre-pouvoir entraîne des dérives graves…

Autour des monarques il y a toujours eu des courtisans et courtisanes (dans les deux sens du terme), des affairistes, des ambitieux, des hommes et femmes zélateurs et prêts à s’adonner à beaucoup de compromis et de compromissions, voire à des actes plus que répréhensibles…

L’histoire le prouve, dans de tels pays, tôt ou tard, le non-respect du droit, des lois, des personnes… mène à la dégénérescence des mœurs, politiques et autres… 

Ce sont les plus faibles, les plus déshérités qui en pâtissent d’abord …

Quand le mensonge, la fraude, l’arrogance… règnent, là où devraient au contraire régner la droiture, l’exemplarité, ils incitent plusieurs parmi les gens du peuple à penser que : «après tout, eux aussi peuvent “prendre des libertés” avec les règlements et lois !»

Immanquablement viendront alors l’anarchie avec tous ses drames, voire la guerre civile (la pire des guerres concluait un homme de réflexion),

ou le surgissement d’«un homme fort», prudent euphémisme pour qualifier un dictateur…

C’est ce qu’annonçait récemment à la radio un analyste au parler vrai !

Ne serait-il pas plus que temps de rappeler à tous ceux qui ont voulu exercer pouvoir et responsabilités, «grands» et «petits», quelques paroles essentielles de la loi des Brehons, qui régit pendant des siècles la vie en Irlande, entre autres :

– «Les spéculations qui ne sont pas étayées par des faits n’ont aucune valeur».

– «Les interprétations possibles sont multiples, mais à quoi bon les spéculations inutiles ? Faute d’informations plus précises, vous risquez de déformer les faits pour qu’ils coïncident avec votre théorie.»

– «Abstenez-vous de juger tant que vous ne possédez pas de preuves».

A méditer ! Il y a là pour chacun, quelle que soit sa place dans la société,

et notamment pour tout détenteur de pouvoir, un rappel permettant de ré-étalonner sa conscience et ses pensées…

Encore faut-il le vouloir !

Mais quand il est question de «vérité», «d’objectivité», comment ne pas citer l’un des plus grands journalistes que notre pays ait connus – et bien au-delà – Hubert Beuve-Méry, qui fut le fondateur du journal «Le Monde» et le dirigea durant quelque 25 ans. 

Cet homme et son journal furent une référence pour toute la Presse. Ceux qui l’ont connu, observé, collaborateurs, concurrents, et même ceux qui l’ont combattu car «il gênait» ne pouvaient que reconnaître son intransigeante droiture :

«…la rigueur est un tout, déclarait Beuve-Méry, elle est aussi morale et financière. Ne jamais se permettre un faux-pas par rapport à l’exigence éthique, savoir garder ses distances, ne pas accepter une concession apparemment bénigne, qui tôt ou tard en entraînera d’autres.

Rechercher et dire la vérité, même si ça coûte… surtout si ça coûte…»

Ceux qui ont étudié sa vie et son comportement de journaliste (voir en particulier l’ouvrage «Ils ont fait la Presse» d’Yves Agnès et Patrick Eveno), notent encore ses exigences : 

«Rigueur journalistique = compétence. Culte de l’exactitude, hiérarchie des valeurs dans l’actualité, approfondissement de l’information, préférence pour le dépouillement qui respecte et promeut le fait ou l’idée sur le clinquant qui flatte le lecteur mais n’instruit guère…»

Il prenait, disent-ils, «le contre-pied des informations déformées et complaisantes de bien des journaux. Dans un monde où la profusion des moyens d’information semble ne favoriser que le pullulement de l’erreur et du mensonge, il devient chaque jour un peu plus difficile d’établir et de manifester la vérité».

Hubert Beuve-Méry écrivait :

«La vérité, toute la vérité».

Cet homme dont on affirmait «qu’il était d’une honnêteté absolue» fut un grand, un très grand journaliste, et son journal fut à l’image de son fondateur.

A une époque où le mensonge, l’exagération, la dissimulation, le travestissement des faits, voire la manipulation… sévissent dans trop de médias, quel rappel et quelle leçon pour tous, que ce soient les «grands médias» ou les plus petits des correspondants locaux,  

«la vérité».

Sans elle tout se délite et se corrompt.

Le Christ, nous rappelle l’Évangile, déclarait :

«La vérité vous rendra libres».

Une parole pour aujourd’hui et pour demain.