« Le bout du monde n’est tout de même pas inaccessible !» En ces mots, quelque peu condescendants, la question était tranchée… Les habitants du Finistère n’avaient pas à se plaindre des conditions d’accessibilité à leur territoire et encore moins des possibilités de mobilité en Penn ar Bed ! Cette affirmation abrupte, nourrie d’une vision lointaine et jacobine, avait principalement pour but de justifier « l’abandon » par l’état du projet de LGV Rennes-Brest après inauguration de la partie Le Mans-Rennes à l’été 2017. Les mobilisations à la pointe bretonne ne tardèrent pas… 

Le 7 mars 2018 de nombreux élus du Finistère, rejoints par des représentants du monde économique, culturel, associatif, universitaire, décident de monter à la capitale, afin de faire entendre la voix et les préoccupations des Finistériens. Et ainsi de rappeler aux « élites parisiennes » l’importance d’un développement équilibré de tout le territoire français et, de facto, la nécessité d’améliorer la desserte de la pointe bretonne.

Mais ce combat, au-delà de la seule LGV, était aussi celui de la volonté d’obtenir la garantie, pour le futur, du développement d’infrastructures de transport et d’une offre de mobilité de qualité, pour “des déplacements de proximité” pour l’ensemble de la péninsule armoricaine ! Accessibilité et mobilité étant plus que jamais aujourd’hui des paramètres constitutifs de la qualité de vie, gage d’un développement de l’activité économique et de l’attractivité du territoire !

Une étude universitaire…

Une année plus tard, le 8 février 2019, était signé, entre l’État et la Région, un Pacte d’accessibilité et de mobilité pour la Bretagne… et depuis… ?

Il n’est secret pour personne que la question des déplacements est pour les habitants d’un territoire péninsulaire, qui plus est en grande partie rural, une question majeure. Ajoutez-y les enjeux économiques et environnementaux de ce début du XXIe siècle et vous comprendrez que les décisions à prendre sont et seront lourdes de conséquences potentielles pour l’avenir. Mais vous comprendrez aussi que ces décisions ne peuvent être prises sans une connaissance fine de la réalité vécue des habitants et de leur avis de « pratiquants » sur la question… Alors, quid des Finistériens ?

C’est une telle étude que le Conseil Départemental du Finistère a confiée, en septembre 2019 à des enseignants-chercheurs de l’UBO et leurs étudiants du Master en Gestion des territoires et développement local. 

Après une année de travail, près de 10 000 km parcourus, 150 communes visitées pour un échantillon représentatif de la population composé de 1732 personnes, les enseignements à tirer du rapport « Venir et se déplacer en Finistère : quelles réalités à ce jour, quelles perspectives pour demain ? » sont majeurs… si du moins on veut bien les entendre !

“La voiture… on n’a pas le choix !”

Ainsi, il n’étonnera personne que les Finistériens demeurent très attachés à la voiture, 82,9 % d’entre eux utilisant leur automobile pour se rendre au travail (et ce, en 23 minutes en moyenne). En revanche, avoir connaissance que près des deux tiers de ces automobilistes affirment ne pas avoir le choix de leur moyen de locomotion, faute d’alternative réelle, ne manque pas d’interpeller ! Et cela est encore davantage prégnant en milieu rural qu’urbain. Le taux passant de 56,9 % à Brest Métropole, à plus de 80% dans le Cap Sizun ou le Centre-Bretagne ! Et si pour les autres trajets, «domicile-loisir» et «domicile-achat», les pourcentages sont un peu moins élevés (entre 40 et 78%), ils n’en demeurent pas moins conséquents ! Une réflexion simple se fait alors jour…

Qu’adviendra-t-il si, du jour au lendemain, comme certains le préconisent, au nom de grands principes, souvent bien éloignés de la réalité du terrain, des mesures coercitives étaient prises (sanctions ou taxes) à l’encontre de ces « automobilistes » jugés pollueurs ? Ils paieront ou quitteront leur territoire pour se rapprocher des grands centres d’emplois… une double peine en quelque sorte, humaine et territoriale! Une statistique est en cela parlante : près de 20% des Finistériens affirment que leur impact environnemental est une préoccupation majeure qui guide nombre de leurs choix au quotidien… Pour autant, 73% de ceux-ci utilisent leur voiture pour aller au travail, car,… quand l’alternative n’existe pas, elle n’existe pas ! 

Le vélo… et le principe de réalité

Pour être juste et vertueuse, une incitation doit d’abord offrir une alternative crédible à un comportement que l’on désire infléchir, voire corriger ! Notons que 44% des automobilistes pratiquent le covoiturage.

Les transports en commun n’ont, à l’heure actuelle, qu’une part très relative dans la mobilité des Finistériens (moins de 15%). Les principaux freins à leur utilisation sont clairement pointés par les usagers potentiels: dessertes limitées, problèmes de fréquence ou de grille horaire. Toutefois, leur utilisation est frappée d’un différentiel notable là encore, entre les centres urbains (32,3%) et les espaces ruraux (6,8%). De là à penser que l’offre crée la demande… il n’y a qu’un pas! Des pas, certains en font beaucoup justement, puisqu’ils privilégient au quotidien la marche ou le vélo (8%), comme mode principal de déplacement. Mais le principe de réalité, de faisabilité demeure ô combien en Bretagne, surtout quand on parle de déplacements à pied ou à vélo. Toutefois, 31% y ont recours ponctuellement pour aller faire des achats.

Reste que pour 68% des personnes interrogées, le développement de vraies pistes cyclables et l’amélioration de la sécurité seraient une priorité, pour espérer voir ces modes de déplacement se démocratiser davantage. 

L’amélioration de l’intermodalité, qui vise à mieux connecter les différents modes de transport dans le temps et l’espace, est appelée de leurs vœux par un tiers des interrogés. 

Quoi qu’il en soit, qu’ils soient urbains ou ruraux, du nord, du sud, de l’ouest ou de l’est du Finistère, qu’ils privilégient l’un ou l’autre des moyens de locomotion, les deux critères essentiels qui guident les habitants de la pointe bretonne dans leur choix de mobilité sont la rapidité et la qualité/sécurité du moyen.

Rapidité et sécurité avant tout

Le jugement sur l’évolution des conditions de transport ces 10 dernières années diffère selon les territoires… Schématiquement, elles sont jugées comme s’étant plutôt légèrement améliorées au nord, relativement stable au sud et plutôt se dégradant au centre Finistère (de la Pointe de Crozon à Scrignac), hormis Poher Communauté où l’appréciation est plus positive ! 

Et que dire des habitudes des Finistériens, quand il s’agit de sortir du Finistère, pour aller ailleurs en Bretagne, en France et au-delà ?

Qu’ils se déplacent en Bretagne ou en France, les deux principaux moyens de transport privilégiés sont les mêmes : la voiture, puis le train ; en revanche, le covoiturage se place troisième à l’intérieur des frontières régionales et l’avion dans l’Hexagone ! Mais pour l’étranger, l’avion arrive très largement en tête (70%), devant la voiture et bien avant le train. Les motifs principaux évoqués, pour aller ou venir en Finistère, sont la rapidité et la qualité du transport, puis le coût, donc le paramètre économique !

Enfin, une telle enquête ne serait complète sans interroger les habitants sur les priorités d’action et les grands projets qui leur tiennent à cœur…

La LGV, oui mais…

L’amélioration du ferroviaire arrive en tête devant le routier et l’aérien… et loin derrière, arrive le maritime. Mais contrairement à l’idée reçue, ce sont les projets d’amélioration (fréquence et temps de trajet) des lignes TER intérieures au département (comme Brest-Quimper) qui obtiennent le plus de suffrages, devant la LGV Brest-Rennes-Paris (jugée très coûteuse, sans pour autant profiter forcément à tous !). Puis vient le développement de l’aéroport de Brest et la RN164 qui est, elle, plébiscitée par les centre Finistériens !

Notons que la mise en LGV de la ligne Quimper-Rennes, et encore plus le développement de l’aéroport de Quimper, ne sont pas soutenus par les habitants du département, qui y voient manifestement un doublon et des dépenses supplémentaires, malvenues aujourd’hui !

Et les relations nord-sud ? De nombreux Finistériens le déplorent d’un point de vue routier et a fortiori ferroviaire! Regarder vers l’est, Rennes, Paris est une chose, mais penser un maillage plus équilibré, offrant de meilleures opportunités de développement vers le sud Bretagne, Nantes et l’arc Atlantique, désormais si dynamique en France, voilà bien une priorité !

Reste que, depuis une année, le fameux coronavirus venu de Chine, par on ne sait quel moyen de transport…, bouscule bien des pratiques et risque de modifier durablement les habitudes et modèles de développement.

L’appel à accroître le télétravail souligne ô combien l’enjeu majeur et donc la nécessité d’accélérer le développement d’une autre infrastructure de transport et offre de mobilité («celle que l’on ne fait pas!»), à savoir le Très Haut Débit partout sur le territoire ! 

Le “modèle urbain” en question

Mais, plus profondément, alors que ce virus (qui n’est que le énième dans une liste qui ne tardera pas à s’allonger) montre une appétence particulière pour les lieux de concentration humaine, n’est-ce pas le modèle urbain qui devrait être questionné, et aussi inévitablement celui des transports en commun ?

Et le bon sens, que d’aucuns aiment tant brocarder car trop éloigné de leur dogmatisme, ne devrait-il pas nous amener à repenser la localisation des activités productives, à réfléchir en termes de polycentrisme maillé, d’un développement n’optimisant pas forcément les bénéfices, minimisant certes les coûts totaux de transport, mais surtout «maximisant» la qualité de vie sur nos territoires ?

En mandarin, les mots «crise» et «opportunité» sont les mêmes… N’y aurait-il pas là un début de réponse, qui va bien au-delà de nos modes de transport ?